Le marché vietnamien de la santé ne se résume plus à la construction d’hôpitaux ou à l’importation d’équipements médicaux. Il se transforme progressivement en un écosystème plus large, dans lequel se développent les cliniques spécialisées, la santé numérique, les pharmacies modernes, les services de diagnostic, les soins aux personnes âgées et la production pharmaceutique.
Cette évolution est alimentée par plusieurs tendances de fond : l’augmentation du niveau de vie, le vieillissement de la population, la progression des maladies chroniques et les attentes plus élevées des patients en matière de qualité, de rapidité et de confort.
Le rapport Vietnam Healthcare Market Outlook to 2030 de Ken Research identifie précisément ces moteurs. Il met en avant le vieillissement démographique, la hausse des revenus, l’augmentation des dépenses médicales et les programmes publics de modernisation du système de santé. Il considère également la santé numérique, l’investissement privé et l’élargissement de l’assurance maladie comme les principales sources d’opportunités à moyen terme.
La taille de marché de 600 millions de dollars indiquée par Ken Research doit cependant être interprétée avec prudence. Elle semble correspondre à un périmètre spécifique défini par le rapport, et non à l’ensemble des dépenses de santé vietnamiennes, qui sont beaucoup plus élevées. Cette distinction est importante lorsqu’on compare différentes études de marché.
Un marché qui change avec les besoins des patients
Pendant longtemps, le système vietnamien s’est principalement appuyé sur les hôpitaux publics. Ceux-ci continuent de jouer un rôle central, mais ils sont souvent confrontés à une forte fréquentation, à des délais d’attente importants et à des capacités limitées dans certaines spécialités.
En parallèle, une partie croissante des ménages vietnamiens accepte de payer davantage pour bénéficier d’un rendez-vous rapide, d’un environnement plus confortable, d’un diagnostic moderne ou d’une meilleure continuité des soins.
Cette demande soutient le développement de groupes privés comme Vinmec et Hoan My, que Ken Research classe parmi les principaux opérateurs du marché. Le rapport cite également FPT Healthcare, Pharmacity et Hau Giang Pharmaceutical parmi les acteurs qui contribuent à structurer le secteur.
Les opportunités ne sont donc pas limitées aux très grands établissements. Elles se trouvent aussi dans des services plus ciblés, capables de traiter un problème particulier avec un modèle économique plus simple qu’un hôpital généraliste.
Les cliniques spécialisées attirent les investisseurs
Les réseaux de cliniques spécialisées figurent parmi les segments les plus actifs. L’ophtalmologie, la cardiologie, la dialyse, l’oncologie, la fertilité, les soins dentaires et la rééducation permettent aux opérateurs de concentrer leurs équipements et leurs équipes sur un nombre limité de traitements.
Ce modèle peut être plus facile à reproduire dans plusieurs villes qu’un grand hôpital multidisciplinaire. Il permet également de construire une marque autour d’une spécialité et de standardiser les procédures médicales.
L’investissement de KKR dans Medical Saigon Group en fournit un exemple concret. Le groupe exploitait au moment de l’opération treize établissements, dont huit hôpitaux spécialisés en ophtalmologie et cinq hôpitaux généralistes. L’arrivée de KKR comme principal actionnaire illustre l’intérêt des fonds internationaux pour les réseaux médicaux vietnamiens disposant déjà d’une présence opérationnelle et d’un potentiel d’expansion nationale.
Ce type de transaction montre également que l’opportunité ne consiste pas nécessairement à créer un établissement à partir de zéro. Une acquisition, une prise de participation ou une coentreprise avec un opérateur existant peut fournir un accès plus rapide aux licences, aux médecins, aux patients et aux relations institutionnelles.
Les équipements médicaux : un marché de près de 3 milliards de dollars à l’horizon 2029

Le secteur des dispositifs médicaux reste l’un des marchés les plus accessibles aux entreprises étrangères.
Selon l’International Trade Administration américaine, le marché vietnamien des équipements médicaux était évalué à environ 1,9 milliard de dollars en 2024. Il devrait atteindre 2,8 milliards de dollars en 2029, avec une croissance annuelle moyenne d’environ 8,2 %.
Les besoins concernent notamment :
- l’imagerie médicale et les équipements de diagnostic ;
- les dispositifs de cardiologie ;
- les équipements de laboratoire ;
- les systèmes de soins intensifs ;
- les produits orthopédiques et les implants ;
- les consommables médicaux ;
- les systèmes de stérilisation et de contrôle des infections.
La modernisation des établissements publics et privés augmente la demande pour ces produits, mais l’équipement seul ne suffit plus. Les hôpitaux recherchent aussi la formation des utilisateurs, la maintenance, les pièces de rechange et un support technique disponible localement.
Cette réalité favorise les distributeurs capables de gérer à la fois la réglementation, les appels d’offres, la vente et le service après-vente.
En avril 2026, Dawn Medical Technologies, soutenue par CBC Group, a acquis une participation de contrôle dans le distributeur vietnamien Pinnacle Health Equipment. L’intérêt de l’opération reposait précisément sur le réseau commercial de Pinnacle, sa connaissance réglementaire, sa capacité à participer aux appels d’offres et ses relations avec les hôpitaux. La société représente déjà des groupes internationaux comme Medtronic, GE Healthcare et Philips.
Cet exemple montre que la distribution de technologies médicales devient elle-même une cible d’investissement.
La santé numérique dépasse désormais la simple télémédecine
La numérisation constitue un autre axe de croissance, mais le marché est plus large que les consultations vidéo.
Ken Research cite la télémédecine, l’intelligence artificielle appliquée au diagnostic et la prévention parmi les grandes tendances qui devraient structurer le marché d’ici 2030.
Les solutions recherchées comprennent désormais :
- les dossiers médicaux électroniques ;
- les logiciels de gestion hospitalière ;
- la prise de rendez-vous et le paiement en ligne ;
- le suivi à distance des patients chroniques ;
- les outils d’interprétation d’images médicales ;
- les pharmacies numériques ;
- les applications de prévention ;
- les objets connectés de santé.
Les estimations varient fortement selon la définition retenue. Ken Research évalue le marché vietnamien de la santé numérique à environ 2,4 milliards de dollars dans une étude publiée en 2025, en intégrant la télémédecine, les dossiers médicaux électroniques et les applications mobiles.
D’autres études adoptent un périmètre plus limité. Cette variation confirme qu’il faut distinguer les logiciels hospitaliers, la télémédecine, le commerce pharmaceutique en ligne et les services numériques destinés directement aux consommateurs.
L’activité récente de Nvidia au Vietnam illustre néanmoins le potentiel technologique du secteur. En 2024, le groupe a acquis VinBrain, une entreprise vietnamienne développant notamment des solutions d’intelligence artificielle pour l’imagerie et le diagnostic médical. L’opération accompagnait un accord plus large avec le gouvernement vietnamien autour de la recherche en intelligence artificielle et des infrastructures de données.
Les maladies chroniques créent une demande récurrente
Le vieillissement de la population vietnamienne transforme progressivement la nature des soins nécessaires.
L’étude estime également que les personnes âgées de 60 ans ou plus pourraient représenter environ 16 % de la population en 2030, contre 12 % en 2022. Cette évolution augmente les besoins en suivi médical, en traitement des maladies chroniques, en rééducation et en soins de longue durée.
Contrairement aux interventions ponctuelles, les maladies cardiovasculaires, le diabète, l’insuffisance rénale et les pathologies respiratoires exigent un suivi régulier. Elles créent donc des revenus récurrents pour les cliniques, laboratoires, pharmacies, plateformes numériques et fournisseurs de dispositifs de surveillance.
Le développement de centres de dialyse est un exemple. Ces installations nécessitent des équipements spécialisés, des consommables, des systèmes de traitement de l’eau et une organisation rigoureuse des séances. Elles peuvent être intégrées à des hôpitaux existants ou exploitées comme réseaux spécialisés.
La gestion du diabète constitue une autre opportunité, avec des besoins en tests, capteurs de glucose, consultations, accompagnement nutritionnel et plateformes permettant de suivre les patients à distance.
La prévention commence à devenir un service commercial
Le système vietnamien reste largement orienté vers le traitement des maladies une fois qu’elles sont déclarées. Cependant, les entreprises et les ménages s’intéressent davantage à la prévention.
Les bilans de santé annuels, les dépistages du cancer, les programmes de vaccination, les services de nutrition et les examens médicaux pour les salariés constituent des activités en croissance.
Les entreprises étrangères implantées au Vietnam représentent une clientèle importante pour les programmes de santé au travail. Elles recherchent souvent des prestataires capables d’organiser les visites médicales, de suivre les risques professionnels et de fournir des rapports structurés à l’employeur.
Les laboratoires et centres de diagnostic peuvent également se développer sans supporter le coût complet d’un hôpital. Leur modèle repose sur le volume, la fiabilité des résultats, la rapidité et les partenariats avec des médecins, des cliniques ou des entreprises.
Les soins aux personnes âgées : un marché encore peu structuré
Le vieillissement ouvre aussi un nouveau marché autour des résidences médicalisées, des soins à domicile et de la rééducation.
Traditionnellement, les personnes âgées sont prises en charge par leur famille. Toutefois, l’urbanisation, la mobilité professionnelle et la réduction de la taille des ménages rendent ce modèle plus difficile à maintenir.
Le marché reste encore fragmenté et culturellement sensible. Une maison de retraite classique peut être mal perçue par certaines familles. Des modèles combinant résidence, soins infirmiers, physiothérapie et activités communautaires pourraient être mieux acceptés.
Les services à domicile offrent une autre voie de développement : soins infirmiers, récupération après une hospitalisation, livraison de médicaments, physiothérapie ou suivi des patients chroniques.
Pour les investisseurs, ce segment exige une forte attention à la qualité du personnel. La confiance, la formation et le contrôle des prestations y sont plus importants que la seule infrastructure.
La pharmacie locale monte progressivement en gamme
Ken Research considère les produits pharmaceutiques comme le premier segment du marché par type de produit. Cette position est liée à la demande croissante de médicaments essentiels, au poids des maladies liées au mode de vie et au développement de la production locale. Cette étude de Movetoasia souligne toutefois que le secteur pharmaceutique présente un processus d’approbation exigeant.
Les opportunités existent dans les médicaments génériques, les produits spécialisés, les vaccins, les compléments thérapeutiques et la fabrication sous licence.
Des groupes internationaux comme Sanofi, AstraZeneca, Roche, Merck et Novartis sont déjà présents sur le marché vietnamien, aux côtés de producteurs locaux tels que Hau Giang Pharmaceutical.
Le Vietnam cherche à réduire progressivement sa dépendance aux importations et à renforcer ses capacités industrielles. Cela peut favoriser les transferts de technologie, les partenariats de production et les investissements dans des usines conformes à des standards internationaux plus élevés.
La difficulté réside dans l’accès au marché, la réglementation des prix, l’enregistrement des produits et la distribution. Un produit performant ne réussira pas nécessairement sans partenaire local capable de gérer ces étapes.
Les opportunités ne se limitent plus à Hanoï et Hô Chi Minh-Ville
Hô Chi Minh-Ville et Hanoï restent les deux principaux centres médicaux du pays. Ken Research souligne également le rôle de Da Nang, dont la croissance démographique et touristique soutient la demande en services de santé.
Toutefois, les villes secondaires et les provinces industrielles peuvent présenter un meilleur équilibre entre concurrence et demande.
Binh Duong, Dong Nai, Hai Phong et Bac Ninh accueillent d’importantes populations de travailleurs, de cadres locaux et d’expatriés. La croissance économique y est rapide, alors que l’offre de services médicaux privés spécialisés reste parfois limitée.
Les cliniques ambulatoires, les services de diagnostic, les soins pédiatriques, la médecine du travail et les maternités peuvent y trouver une demande régulière sans supporter les coûts immobiliers des grandes métropoles.
Un marché attractif, mais difficile à généraliser
La santé vietnamienne offre de nombreuses possibilités, mais chaque sous-secteur possède ses propres contraintes.
Un hôpital doit gérer le recrutement des médecins, la sécurité clinique et des investissements lourds. Un fabricant d’équipements dépend des procédures d’enregistrement, des appels d’offres et du service après-vente. Une plateforme numérique doit convaincre les patients et s’intégrer aux systèmes existants. Une chaîne de pharmacies doit maîtriser les stocks, la localisation et la réglementation.
Ken Research identifie d’ailleurs les limites des infrastructures, les obstacles réglementaires et le manque de professionnels qualifiés comme les trois principaux freins à la croissance du marché.
Les opportunités les plus solides sont donc celles qui répondent à un besoin précis : réduire les temps d’attente, améliorer le diagnostic, rapprocher les soins des patients, accompagner les maladies chroniques ou rendre une technologie plus facilement disponible.
Le marché vietnamien de la santé n’est pas un secteur unique, mais un ensemble de marchés en cours de structuration. C’est précisément cette fragmentation qui crée des espaces pour les investisseurs, les opérateurs spécialisés, les fabricants et les entreprises technologiques capables d’apporter une solution adaptée au contexte local.



